MUSEE MATISSE
LE CATEAU-CAMBRESIS
Architectes : E. et L. Beaudouin
Architectes assistants : A. Creusot, chef de projet bâtiment,
B. Laville, chef de projet muséographie, J.M. Metzger, C. Presle,
A. Purpuri, Lew
L’architecture et la peinture suivent des chemins qui convergent
sur certains points. Pour l’architecture comme pour la peinture,
il n’y a pas de différence entre le dedans et le dehors.
L’espace est unitaire, même clôt dans des murs, il
reste toujours le même, une paroi ne le sépare pas en deux,
il reste un. Matisse décrit ce caractère de l’espace
dans un entretien : “Pour mon sentiment, l’espace ne fait
qu’un depuis l’horizon jusqu’à l’intérieur
de ma chambre-atelier et le bateau qui passe, vit dans le même
espace que les objets familiers autour de moi et le mur de la fenêtre
ne créent pas deux mondes différents”. L’architecture
forme avec le paysage un seul ensemble, rassemblé dans une même
continuité, perçue comme le dessin des étoiles
d’une constellation. La distance les sépare, mais notre
regard les recueille dans une figure unique. Le raccourci de la vision
les rassemble et les unifie pour les absorber dans un espace indivisible.
Le paysage hors de la pièce appartient à la chambre autant
que le creux derrière le miroir. L’architecture accompagne
l’espace dans un mouvement continu, l’intérieur est
comme un pli de l’extérieur. L’architecture du Musée
Matisse au Cateau-Cambrésis exprime ce caractère continu
de l’espace. Elle est aussi une tentative pour réunir dans
une figure unique des fragments de bâtiments et de paysages qui
étaient par leur histoire et leur situation à la fois
proche dans l’espace et lointain dans le temps : une place, un
palais, une école, un parc. L’objectif du projet était
de faire de ces éléments discontinus un tout solidaire,
un espace où chaque partie serait indispensable à l’équilibre
de l’ensemble, ne faire qu’un, selon le souhait de Matisse.
L’architecture du Musée Matisse est aussi une promenade
dans l’espace des œuvres, dans leur profondeur. La peinture
est différente de l’architecture en ce qu’elle nous
fait voir la profondeur là où il n’y en a pas, elle
apparaît dans la succession des plans comme la lumière
blanche dans l’association des couleurs. C’est la permanence
du décalage des yeux qui nous donne la vision du relief. Mais
la main du peintre comme celle de l’architecte, au contraire de
son regard, n’a qu’un œil, posé au bout du pinceau.
Le dessin est l’empreinte des touches flottantes du pinceau, il
est une coupe sur le mouvement des doigts. La beauté des dessins
de Matisse est dans le mouvement de sa main dans l’espace, la
danse de son geste. Le dessin est une section sur le temps. Il permet
de voir une lamelle infime découpée dans un déplacement
continu et ramasse dans sa surface plate l’épaisseur de
l’espace, écrasé comme les faux plis d’un
tissu mal repassé. Dans le dessin, l’espace apparaît
pourtant en trois dimensions, la profondeur imaginaire de la perspective
nous permet de combler le handicap de la main, de renverser en apparence
la situation, dans la perspective, voir en relief ne nous sert plus
à rien, on peut la regarder d’un seul œil. La perspective
du peintre est la revanche de la main sur les yeux. Le tracé
de l’architecte, comme celui du peintre, n’est pas le tracé
du géomètre, il ne mesure pas l’œuvre pour
elle-même, il cherche l’équilibre et entre les parties
du projet et ce qu’elles côtoient, il est un rapport de
voisinage. La proportion est un risque. Dans ce travail sur l’unité,
la proportion ne fait pas dans la gentillesse, elle est comme un voleur
qui nous attend au coin de la rue pour nous sauter dessus, la proportion
n’est pas un somnifère administré sur ordonnance,
elle nous bouleverse, nous commotionne, nous prends à la gorge.
La proportion est un frisson de l’espace, nous y sommes insensibles
tant qu’elle n’a pas atteint sa juste dimension. Cette justesse
est la difficulté majeure du projet, sa part d’indicible.
La proportion est dans la tension des dimensions, comme la peinture
est dans l’ondulation de la lumière et la musique dans
la vibration du son, sans elle, l’architecture n’est que
du bruit. Nous avons cherché dans les proportions du Musée
Matisse l’accord qui donne à l’ensemble une résonance
harmonique. L’architecture du Musée est dans la superposition
des éléments du projet, dans l’effacement progressif
de ce qui est derrière ce que l’on regarde. Si toutes les
choses étaient côte à côte, entièrement
visibles, l’espace serait plan. C’est grâce aux fragments
du monde que l’on ne voit pas que l’on sent l’espace,
l’invisible informe le visible. Nous avons voulu pour le Musée
Matisse, que dans ce dévoilement progressif du visible, l’architecture
soit successivement l’autre, le dedans et le lointain, que chaque
élément qui la compose soit tour à tour portrait,
nature morte et paysage. L’architecture d’un musée
est comme une machine à ralentir le temps, elle fait passer du
temps accéléré de la vie courante au temps apaisé
de la contemplation. L’architecture doit nous permettre d’être
dans le dessin. Elle est à la fois un art du trait et un art
du retrait, l’architecture est une mise à distance, elle
est un moment de recul. Elle apparaît là où nous
ne sommes pas. Où que nous allions, l’espace nous précède.
Ce recul, qui permet à l’architecture d’être
visible, est en même temps ce qui nous en sépare, plus
nous avançons, plus l’espace semble fuir, se retirer du
lieu où nous sommes, se redessiner plus loin. La vision que nous
en avons est suspendue au mouvement. L’architecture est dans la
maîtrise du déplacement, elle est une transition ininterrompue,
une chorégraphie. Le monde que nous cherchons à atteindre
est tours hors de notre portée, si bien que le mouvement lui-même
devient l’objectif de notre recherche. L’architecture n’est
pas un objet que nous cherchons à atteindre, elle est dans ce
retrait de l’espace qui nous accompagne à chaque pas. Plus
nous avançons, plus elle recule, semblant se dilater ou se contracter
en suivant notre propre mouvement. L’architecture est la danse
du temps et de l’espace. La lumière est la matière
première de l’architecture d’un Musée, elle
en est peut-être même le seul matériau. La lumière
est-elle abstraite ou concrète ? a-t-elle une épaisseur
? a-t-elle un poids ? peut-elle porter un bâtiment ? Répondre
à ces questions, c’est lui donner une visibilité
plus grande. La lumière n’existe pas seule, elle est révélée
par ce qui est en dehors d’elle. L’association de deux lois
invisibles de la nature rend la lumière et la gravité
plus présentes. La lumière en architecture pourrait avoir
du poids, si l’on donne du poids à la lumière, son
mouvement se ralenti, la lumière devient grave, elle s’installe
dans une lente épaisseur. L’architecture est de la lumière
concrète. Ce n’est pas seulement la lumière qui
éclaire la matière, il peut arriver, comme dans une peinture
de Matisse, que se soit la surface des choses qui devienne éclairage,
que se soit elle qui donne une forme à un jour jusqu’alors
impalpable, qui offre un devenir à la lumière et lui donne
sa présence. La lumière est une “métaphore
de la substance”. L’architecte dessine l’apparence
de la lumière comme le peintre rend visible son tableau avec
la touche du pinceau. La peinture de Matisse dédouble quelque
chose du monde, elle en choisi un fragment réel ou imaginaire,
visible ou invisible et l’impressionne de sa propre vision. Le
réel est toujours derrière le tableau, le peintre ajoute
une couche supplémentaire à une réalité
qui reste inchangée. Le monde est toujours là derrière
la toile, intact. La peinture de Matisse ne semble pas être là
pour changer le monde comme celle de Picasso, mais elle est faite pour
changer celui qui la regarde. L’architecture du Musée est
conçue comme une caisse de résonance où vibre cette
émotion, dont on ne ressort pas tout à fait le même.
La réalité n’a pourtant pas changée, mais
le ciel n’a plus la même lumière, la nature n’a
plus la même couleur, nous voyons durablement le monde à
travers le regard du peintre.